2. L'Être et le néant kabbalistiques

Je dois d'abord vous avertir que le titre de cet article n'est qu'une citation facile qui n'a pas vraiment de rapports avec le célèbre texte de Sartre…

La Kabbale, si l'on en croit l'étymologie de son nom, est une réception. C'est un genre de révélation que, en attendant d'en savoir plus sur Dieu, l'on peut qualifier d'intuitive. C'est une réflexion intuitive qui se développe dans le cadre de la culture religieuse juive qui a été élaborée au cours du temps sur des bases plus anciennes que l'on a soigneusement fait disparaître. C'est un cas classique et l'Islam le rééditera, ainsi qu'en témoigne le Coran qui parle de la destruction nécessaire des cultes matriarcaux existants et de la façon d'utiliser leur contenu dans une version patriarcale plus adaptée aux besoin de l'élite politique de l'époque. Cette culture juive sera formalisée tardivement, vers le début de l'ère chrétienne sous la forme connue sous le nom de Thorah (l'Ancien Testament des chrétiens).

Il me semble qu'un certain gloubi-boulga fût élaboré, volontairement ou non (actuellement je suis gentil et je pencherais plutôt pour cette dernière hypothèse) qui donne un digest qui l'est finalement peu (digeste) et qui mélange des concepts et des textes venant de cultes différents.
À l'époque de sa rédaction formelle, les notions platoniciennes de dieux ou d'êtres éternels ainsi que la notion de permanence et de divinité céleste sont bien établies, qui étaient peut-être toute étrangère au vieil Abraham par exemple.
Il est important de réaliser ce point peu discuté : la bible est une compilation de textes relativement disparates révisés pour le lectorat juif de l'époque correspondant à la construction du christianisme. Le peuple juif est maintenant familier avec les notions platoniciennes qui forment, selon Nietsche, la matrice des religions monothéistes occidentales et la foi en un Dieu surnaturel et éternel et qui inclue la foi en l'au-delà (et, soit-dit en passant, vous noterez qu'il n'est pas question de l'au-delà dans les textes relatifs à Abraham) (références : Alain Guyard, sur la page Königstein de ce site ou dans ses cours de philosophie sur youtube).
Je ne vais pas maintenant conjecturer sur ce que pouvait être la religion d'Abraham, mon propos est de remettre quelques concepts à leurs places qui serviront d'autant mieux leur but : nous aider à comprendre qui l'on est et ce que l'on est supposé faire en ce monde (pour être heureux).

Tout d'abord, la notion de Dieu.
La Torah de notre synagogue et avec elle toute la Kabbale, surtout lourianique (Isaac Louria est le plus bel exemple de génie de l'explication des mystères : avec lui tout s'éclaire, même si l'on doit reconnaitre que les bases sur lesquelles il fonde son système ne sont pas souvent très très solides… il arrive toujours à établir un imposant système cohérent avec des éléments disparates ou totalement infondés… Il possède l'une des imagination les plus fertiles et des plus convaincante de toute l'histoire de la kabbale. C'est un génie du genre) base son système philosophique sur l'idée, déjà officielle à cette époque, que Dieu à créé le Ciel et la Terre, puis créé l'homme dont il va se charger dans, puis bientôt hors, du jardin des délices (l'Eden), puis enfin se révéler à Moïse pour lui confier son peuple préféré et la loi qui les régira.

Le problème qui se pose aussitôt, c'est que Dieu, qui finalement se charge de beaucoup de choses, a plusieurs dénominations, plusieurs noms, dont les principaux sont Elohim et YHVH, mais il y en a beaucoup d'autres.
Les plus septiques  des exégètes de la Bible invoqueront plusieurs traditions (la tradition Elohiste et la tradition Yahviste). Les kabbalistes eux, préfèreront utiliser cette richesse de dénomination pour tenter de présenter le Dieu unique sous une multitude d'aspects et en profiteront pour créer nombre de systèmes rituels mystiques (j'y vois aussi l'éternelle tentation du polythéisme. Mais… tentation ou souvenir ?).

Voyons encore une fois les noms les plus importants, et le problème de l'existence de Dieu.

Elohim, c'est le créateur du Ciel et de la Terre (vous me pardonnerez ma traduction simpliste, mais ce n'est pas le sujet pour se lancer maintenant dans l'exégèse du premier chapitre chapitre de la Genèse). Son nom  vient du nom générique (au sens propre : nom de famille) AL, lequel s'interprète kabbalistiquement par L'énergie primordiale issue du néant (Aleph) en développement (Lamed). J'admets que ce nom n'est pas correct, mais comment exprimer par un nom ce qui précède toute existence, et donc toute expression ? Mais parler du créateur en désignant son influence donne une idée de sa nature dont nous nous satisferons, faute de mieux. Ce créateur créé l'existence (dont nous sommes si fiers de croire que nous sommes le meilleur morceau), c'est un concept abstrait imaginé par défaut. On peut dire qu'il n'existe pas, on peut même dire que toute conception que nous puissions en avoir est fausse. Les taoïstes ont bien développé l'art du paradoxe et de l'esquive pour le décrire sans le fixer dans une image mentale forcément fausse.
Ma conception et surtout mes pratiques kabbalistiques et alchimiques incluent cette notion absurde qui considère l'existence d'un créateur, et mes résultats alchimiques me permettent d'aimer à croire que cette conception m'est utile par ses résultats tangibles (l'alchimie à cela de fantastique en ce qu'elle permet de matérialiser l'expérience "spirituelle" avec la notion très concrète, et surtout très utile, de Pierre Philosophale). Je vous encourage donc à considérer l'existence d'un créateur existant au-delà de toute existence, tout en vous souvenant bien du fait qu'il ne s'agit que d'une vue de l'esprit, une conception pratique qui va nous permettre de trouver un sens à notre existence propre (et la rendre plus heureuse).
Vous pouvez dès maintenant vous réconcilier idéologiquement avec le plus matérialiste des athées (Athée, de l'Ange de Jésus, Ap. 22,13 par exemple : "Je suis l'alpha et l'oméga" soit, dans l'original araméen ou hébreu : l'Aleph et le Tau. Oui c'est facile, mais évocateur quand-même), et avec le plus anarchiste de vos amis (c'est peut-être moi d'ailleurs ?, mais n'anticipons pas…), avec tous ceux qui, avec moi, nient l'existence de Dieu, Dieu le créateur en tous cas, mais n'oublient pas de le fêter, chacun selon le culte qu'il préfère.

À ce stade, est-il encore besoin de préciser qu'il convient de distinguer entre la vérité et l'utilité, se souvenant de la vanité de la première et de l'amitié dont nous honore la seconde ? Il faut encore se rappeler que, tel Siddharta, le Bouddha historique, qui ne cherchait qu'à supprimer ses souffrances sans autre ambition, mon but reste des plus matérialistes : je cherche à améliorer ma vie présente en étant plus heureux (infiniment plus heureux). C'est ce que m'apporte notamment la kabbalah et l'alchimie.

YHVH, le second, est une forme particulière du verbe "être". C'est peut-être, si j'ai bien retenu les leçons du philosophe Alain Guyard, ce que Deleuze appelle "l'Étant" en désignant ce qui est, mais d'une manière perpétuellement mouvante, sans la notion de durabilité que l'on associe généralement aux Dieux. C'est une éternité à taux variable en quelque sorte. C'est, pour paraphraser le Livre de la Formation - le Sépher Yetzirah - qui reste l'un des témoignage les plus anciens de la Kabbale, l'existence telle qu'elle fût, est, et sera, mais qu'il faut entendre "mouvante, sous toute formes, et toujours en transformation". C'est un genre de nébuleuse informe qui contient tout, tout ce qui est matériel, imaginaire, réel ou potentiel, tout ce qui existe, et même ce qui n'existe pas. Cet Étant est la "création" mal nommée, c'est l'existence dans son ensemble.
Contrairement à l'idée que l'on se fait habituellement de son nom commun, l'Éternel, sa caractéristique est l'impermanence, le mouvement, le changement. C'est la vie (existence), mais intimement liée à la "mort", qui n'est autre que la manifestation de ce changement, une transformation.
Pour le Kabbaliste, c'est le nom qui contient tout, "le vrai nom de l'homme" enseignait LPN. Dans ses aspects particuliers, c'est l'âme du monde, la grande matrice, la mère de tous les vivants, c'est Ève.
L'expérience extatique décrite par le Zen comme l'Éveil est un éveil, partiel ou, parait-il, total d'appartenance à cette existence universelle. Le résultat de cette expérience nommée Sammadhi, ou Satori en japonais, est un bien-être d'une profondeur inconnue de l'humain de base qui a besoin de s'asperger le matin de parfum devant son miroir pour se rassurer sur la réalité de son existence.
On comprend que Moïse et son culte ont fait grand cas de YHVH…

Le terme de création pour désigner l'existence pose un problème.
Cette notion de création est évidemment liée à un créateur. Comme je l'ai suggéré plus haut, je me sers de ces concepts de créateur et de création dans mon travail pratique en alchimie ou en kabbale, et les résultats que j'obtiens m'encouragent à continuer ainsi. Il faut rappeler que toute la tradition alchimico-kabbalistique est basé sur la croyance en l'existence de Dieu, le créateur, avec une fréquente confusion entre créateur et création. Les pratiques développées sont donc imprégnées de ces concepts. Au contraire, la méditation bouddhiste (Dhyanah en Inde, ou Tchan en Chine puis Zen au Japon) ne s'encombre pas d'une telle cosmogonie, je la cite pour rappeler que cette conception binaire des choses n'est pas incontournable.
Les grands mythes issus de cette tradition platonico-biblique présentent souvent le créateur comme un Dieu, ou un Roi &c… qui dévore ses enfants. La création elle, est heureusement bienveillante et protège tant bien que mal sa progéniture de son père dont on ne sait jamais vraiment pourquoi il est si préoccupé par cet acharnement à détruire sa génération, comme s'il était foncièrement méchant (sans toutefois chercher à engloutir la création elle-même). La progéniture, si elle survit à l'amour excessif de son terrible père, est en général destinée à un avenir glorieux, ainsi que les mythes de Moïse ou de Jésus nous l'enseignent.

En fait, la question qui se pose maintenant est : si Dieu-le-créateur existe, est-ce lui qui perpétuellement "aime" la créature qui du coup croît et se multiplie ? ; et s'il n'existe pas, alors comment fait cette pauvre Ève pour accoucher encore et toujours de cette multitude d'enfants toute seule ?

Je dois poser à nouveau la question avec un exemple pratique : En alchimie, on considère que tout vient d'une source unique, c'est le postulat de base pour le travail. Et on considère, d'un point de vue pratique, que cette source est le soleil. Dieu-le-créateur est de ce fait associé au soleil. On admet que le soleil qui nous réveille chaque matin et nous émeut chaque soir n'est pas exactement Dieu-le-créateur, mais il est en quelque sorte son image, sa représentation la plus complète pour nous ici-bas. Toute la pratique alchimique sera basée sur cette idée : le soleil est le créateur du monde, c'est le Roi, le Soufre alchimique, et, tel Jupiter qui découvre une nymphe bronzant innocemment au bord d'un ruisseau, féconde la Reine - le Mercure alchimique - souvent sur un gros cailloux (la Pierre, qui est l'image de l'énergie condensée en matière).
Mais si Dieu-le-créateur n'existe pas, alors d'où vient cette conception solaire de la création qui est vérifiée, j'en atteste, par la pratique alchimique ?
C'est là qu'il faut se rappeler que notre mode de reproduction (le "roi" couché sur la "reine" sur les rives d'une rivière - pour améliorer le décor…) n'est peut-être pas universel, et les escargots qui semblent plus doués pour l'amour que nous autres, pauvres bipèdes, nous le confirment.
Le soleil semble exister (autant que nous tout au moins), d'où on aurait tendance à penser qu'il fait partie de l'univers tel que nous l'associons à YHVH, l'existence, l' "étant". Ce qui nous encourage à admettre que notre vieille mère, Ève, la mère de tous les vivants, l'Étant par excellence, a la capacité de s'auto-générer.

Et là, on est rassuré sur l'inexistence de Dieu-le-créateur, on va pouvoir continuer à vivre sans lui…
Et en plus, le concept d'auto-génération de l'univers est extrêmement fertile dans notre quête du bonheur kabbalistique… il nous libère de cette angoisse d'une réalisation incertaine dans l'au-delà dont nous ne pourrons jamais profiter pendant l'existence, il nous confirme ou tout au moins nous guide vers la quête de l'existence du bonheur absolu pendant l'existence. Il ne nous empêche pas de chercher à élargir notre conscience et le champ de notre expérience sensorielle. Il nous aide à savoir vivre une existence sublime.
C'est le mouvement perpétuel qui constitue le monde, dont nous sommes.

Alors le vieux, l'ex., qu'en faire ?
Le vieux, l' "ex", n'existe pas. Ce n'est pas qu'il s'est retiré après avoir engendré les mondes (le "Tsim-tsoum" de Louria), non, il n'a jamais existé et n'existera jamais. Ève est responsable de tout :-) , même de la génération de "Notre-Père-qui-est-aux-cieux" auquel on attribue la création des mondes.

Je crois que le plus grand mystère de l'univers est cette auto-génération qui existe depuis avant le commencement des temps. Je crois que la Voie du Tao-Teh King est cette existence perpétuelle, perpétuellement en mouvement, dont nous avons le malheur de penser qu'il nous faut l'atteindre pour se réaliser, alors que c'est plus simple que ça puisque l'on est dedans, ou plutôt, on est cette existence. Je crois qu'admettre cette question, ça fait vraiment du bien et que maintenant, on se sent beaucoup plus léger pour continuer le chemin…

Allez, la prochaine fois on verra un peu de pratique pour se dérouiller.

ML. Toussaint 2015

Commentaires (1)

1. Camunda 05/04/2016

On se sent beaucoup plus léger effectivement.
Très bonne analyse.
Qui n'a pas été hanté par ce dilemme au cours de ses études et réflexions?
Pour le moment je n'ai jamais trouvé meilleur raisonnement.
Un grand merci.

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