Un siècle plus tard, Aleister Crowley reste la grande bête…
Pour Ariane Biheran et Candace Owens
D’abord merci mesdames pour votre travail salutaire qui a toute mon admiration et que je soutiens.
J’ai entendu dans vos discours respectifs que vous aimez parler de Crowley et j’ai remarqué que votre rigueur et votre rationalité habituelle faisaient parfois défaut lorsque vous abordiez son cas (Ariane, je vous vais déjà écrit à ce propos, et Candace, vous n’avez, à l’heure où j’écris, que présenté une nouvelle série qui développera la tradition sataniste/pédophile &c… dans laquelle vous incluez Crowley. Je ne sais pas vraiment ce que vous allez dire et je vous propose mon analyse, si cela peut vous aider…). Puis-je me permettre de me faire l’avocat, non pas du diable, mais de celui à qui l’on attribuerait volontiers ce qualificatif, Aleister Crowley (Angleterre, 1875-1947) ?
Ce sont vos excellents travaux contre cette tradition pédophile criminelle souvent liée au satanisme qui vous suggèrent la participation d’Aleister Crowley. Ces affirmations sont, à mon avis fausses, mais il est utile de comprendre pourquoi on associe Crowley au satanisme et à la pédophilie. Ce sera aussi utile pour comprendre les gens que vous dénoncez. Enfin, ce sera utile pour avancer plus efficacement dans cette lutte contre la pédophilie et le satanisme.
Soyons méthodique et rapide, ce n’est pas le moment de brosser le tableau détaillé de Crowley, d’autant que l’un de ses proches l’a déjà fait en son temps et avec beaucoup d’intelligence et d’humour. Si cela vous intéresse, voyez « The Eye in the triangle » par Israël Regardie (édition française : « L’œil dans le triangle » chez Camion noir). Je me bornerai à donner mon avis sur l’importance de Crowley sur notre époque, et de réfléchir aux raisons qui poussent à faire de Crowley « l’homme le plus mauvais du monde » (dixit le premier ministre britannique à l’occasion de la mort de Crowley en 1947).
Pour répondre à la question de la raison de mon intervention, disons que Crowley a été important dans mon parcours mystique dans ma jeunesse et que je lui reconnais une importance majeure dans la sortie de l’occultisme et la naissance de ce que l’on appelle aujourd’hui le Nouvel Âge qui est pour moi une époque de liberté sur le plan spirituel et intellectuel. Comme je suis reconnaissant à Crowley pour ce qu’il m’a apporté, je m’attache à rétablir la vérité à son sujet quand c’est utile et auprès de ceux que j’apprécie. À l’époque de mes vingts ans et avec mon compagnon d’armes Philippe Pissier, je me suis efforcé de faire connaitre les écrits de Crowley lui-même pour éviter la récupération de son image par les milieux nazifiants, occultes, et aux tendances pédophiles auxquels Candace et Ariane font à juste titre référence. Ces années de crowleyanisme plus politique que spirituel ont été formatrices et, j’espère, plutôt réussies. Aujourd’hui, les francophones ne dépendent plus des auteurs opportunistes que je qualifierais volontiers de mouches-à-merde si vous me passez l’expression, pour accéder à Crowley mais peuvent étudier les textes originaux eux-mêmes dans des traductions tout à fait correctes, ce qui change la donne… Aujourd’hui, mes centres d’intérêts ont changés et je dois reconnaître que Crowley n’apparaît plus dans ma vie que lorsqu’il faut encore parfois le défendre, comme je le fais maintenant en espérant contribuer à l’avancement de la connaissance.
Il est clair que Crowley, comme Paracelse en son temps, et les deux personnages sont très proches par beaucoup d’aspects, est beaucoup « plus utilisé qu’il n’est lu » (Lucien Braun « Paracelse »). Il est clair qu’il incarne tous les péchés du monde, ce qui est beaucoup trop pour un seul homme, surtout pour un homme qui est mort dans son lit sans jamais avoir été condamné… Il est clair qu’on ne sait pas vraiment ce qu’on lui reproche sinon ce que la légende et la presse à sensation en a fait (Crowley est complexe à lire et il est plus aisé de se référer aux articles que lui consacre « John Bull » ou « Infos du Monde »). Enfin, il est clair qu’on ne l’oublie pas, ce qui en fait une personnalité fascinante et peut-être même indispensable.
D’abord, mettons les choses au point sur les accusations classiques. Crowley n’est pas un criminel et s’il a tué un homme une fois dans sa vie, c’était pour se défendre lors d’une agression dans l’Himalaya alors qu’il escaladait le K2 (sur lequel il a fait une première), il a sauvé sa peau. Pas de crime, et pas d’autres crimes dans sa vie (non, il n’a pas tué sa femme Rose, non, il n’a pas tué sa fille Poupée, sinon il aurait été condamné). Il n’était pas pédophile ni n’a sacrifié d’enfants (Non, la citation du « Livre de la Loi III. 24. : le sang frais d’un enfant » qui est une dictée spirite sous une forme poétique peut sembler dégoutante, c’est clair, mais ne peut pas être prise au sens premier sans quoi il ne resterait plus grand chose d’acceptable dans la littérature européenne dans son ensemble…). Son rapport à la prostitution est plutôt sain par rapport à l’époque (Pour être clair tout de suite sur mon avis sur la question, je suis personnellement totalement contre la prostitution - contre celui qui paye, pas contre la prostituée que je ne juge pas -, mais cela s’explique par ma relation mystique avec le Cantique des cantiques, voyez Chap. VIII, verset 7). Crowley, né en 1875 dans l’Angleterre victorienne est issue d’une société abominable où les garçons étaient systématiquement initiés à la sexualité par le viol homosexuel dans les collèges, les autres découvraient l’amour dans les bordels (en général, à « l’abatage »), les pauvres étaient très souvent eux-mêmes prostitués enfants dans ces bordels de Londres. Cette situation était rendue possible par la nécessité vitale perverse crée par une morale rigoriste extrême et la misère sexuelle était probablement pire qu’à Bangkok dans les grandes années du tourisme sexuel (Beurk !)…
Le monde bourgeois comme le monde ouvrier échappait à cette misère grâce à une consommation importante de drogue et l’Angleterre coloniale était bien placée pour en disposer.
La décadence était à son comble, le mal, le péché, était partout et, comme à la base de la tradition biblique dans les tribus nomades du Levant réunies autours de Moïse, il est d’usage de régulièrement charger symboliquement un bouc de tous les péchés du peuple pour l’envoyer à la mort sacrificielle dans le désert. C’est le phénomène du bouc émissaire. C’est une pensée magique basée sur le fait que l’on peut payer quelqu’un pour endosser nos péchés et nous en laver (comme on le fait encore aujourd’hui avec les points carbones mais c’est une autre histoire…). Nous allons étudier Crowley comme un exemple typique de bouc émissaire.
Crowley, comme d’autres artistes de l’époque, mettra en scène cette abomination, et comme d’autres, il endossera lui-même ce rôle par exemple en répétant à qui voulait l’entendre le qualificatif que lui donnait sa propre maman qui disait « Tu es la Grande Bête de l’Apocalypse ! ». Essayez de traiter vos enfants comme ça, vous verrez ce que ça donne… En général, ça marche. Pour Crowley, ça n’a pas marché, au contraire, on verra pourquoi plus loin, et si Crowley criait à qui voulait l’entendre qu’il était « To Mega Therion » (« La Grande Bête », c’était à mon avis un acte d'exorcisme et de sublimation et de révolte et non pas le signe qu’il était d’accord avec sa mère.
Le christianisme anglican, surtout dans la secte Plymouth qui servait de religion à la famille Crowley est un puritanisme extrême qui ne sert finalement qu’à cacher les vices profonds de ses adeptes, lesquels sont aussi et il faut le reconnaître, les victimes de la société industrielle naissante (exploitation des hommes, des femmes surtout, et de la nature). Cette société est, encore une fois, comme la colonisation de l’Afrique quelques siècles plus tôt, justifiée par une vision hiérarchisé du monde : les « chrétiens » ont le droit de dominer les animaux-humains et la nature (pour leur salut).
Le XIX° siècle voit naître une nouvelle forme de christianisme : l’occultisme. Il s’agit d’une version élitiste du culte populaire qui laisse entrevoir une dimension transcendantale à la religion biblique pour la justifier un peu plus. C’est, à mon avis, une façon de donner un côté romantique au christianisme dur (colonial et industriel). Crowley, qui restera romantique toute sa vie, passera par l’occultisme. L’occultisme en revanche ne survivra pas à Crowley, on verra cela plus bas.
Voilà le tableau, voilà le cadre qui donne à Crowley sa raison de participer à la lutte pour une société meilleure, plus humaine, et aussi plus divine (transcendantale). Voyons maintenant comment il s’y est pris, et voyons le résultat.
C’est dans sa jeunesse que Crowley commence sa quête dont il ne sait pas encore si elle est mystique ou bien humaniste, ou les deux, ce qui est assez protestant finalement (l’humanisme est une dimension importante dans le protestantisme)… En réalité, cette quête est d’abord mystique, mais cette option est à mon avis une façon fréquente de réagir à un mal-être existentiel autant qu’à un appel de l’âme. En tous cas, cela a été mon cas personnel et celui de la plupart de mes amis dans le milieu occultiste au XX° siècle.
L’occultisme, comme je l’ai déjà suggéré, est une branche du catholicisme. Il est fondé sur un ensemble de pratiques hermétiques : kabbale lourianique (établie à la renaissance et basée sur l’Arbre de Vie), alchimie « spirituelle » (et non plus médicinale comme dans les siècles précédents), et d’autres pratiques comme la magie, l’astrologie, le spiritisme &c… C’est une tentative d’échapper aux difficultés du monde en espérant se « développer spirituellement », en tentant d’ « acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs », et en rêvant d’un jour appartenir à une élite supérieure… Les adeptes de l’occultisme entretiennent le secret, la hiérarchie, et finalement, les relations de domination.
La magie, domination ou partage ?
Le premier acte « magique » de Crowley dans le sens qu’il définit dans son « Magick in theory and practice » (« La magie est l’art de créer des changements en accord avec sa volonté »), sera la publication des enseignements jusqu’alors secrets de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée (the Hermetic Order of the Golden Dawn). Attention, il ne s’agit pas d’une simple indiscrétion : la révélation est pédagogiquement et magistralement éditée et commentée. En fait, Crowley nous propose de nous affranchir de l’obligation d’adhérer à cette société secrète décadente. il nous donne l’enseignement en même temps qu’il nous explique comment procéder avec méthode. Crowley, vient d’inventer le Do it yourself en matière d’ésotérisme. Ces premières révélations se trouvent dans « Le temple du roi Salomon » dans la revue « The Equinoxe » dont la devise était :« Le but de la religion, la méthode de la science », 1909.
Cette rupture avec l’enseignement traditionnel élitiste basé sur les société de castes (le modèle de la société secrète vient de la société de caste médiévale sur un modèle social qui précède la réforme et l’humanisme) est soutenue par les compétences pédagogiques de Crowley : il ne suffit pas de publier les instructions secrètes, il faut aussi accompagner l’étudiant dans son parcours. Pour cela, Crowley possède un art subtil qui consiste à être à la fois d’un dogmatisme autoritaire en même temps qu’il entretient l’art du paradoxe, ce qui a pour effet d’obliger l’étudiant à reprendre sa liberté. Il propose un parcourt initiatique précis en sachant que le parcourt de chacun est unique et lui appartient. Il s’agit donc d’encourager l’étude par l’idéalisation du maître pour ensuite encourager l’étudiant à reprendre son autonomie. Il en résulte deux types d’élèves : ceux que l’on peut appeler les suiveurs qui s’identifient au gourou, et ceux que l’on peut qualifier d’artistes qui ont acquis leur indépendance spirituelle grâce (ou notamment grâce) à Crowley. La plupart des « crowleyens » se situent quelque part entre ces deux pôles.
C’est ainsi que Crowley montre « La Voie », tout en poussant dans les chemins de traverses, qui sont la Voie pour chacun, selon la nature de chacun.
Mais l’enseignement de Crowley, c’est quoi ?
Crowley se sent dépositaire d’un texte reçu par médiumnité en 1904, le « Livre de la Loi ». Le contenu de cet extraordinaire poème est extrêmement dense, alternant entre une beauté infinie et une violence extrême… Le texte est rempli de références et de citations dont la principale est la fameuse devise de l’Abbaye de Thélème de Rabelais (Gargantua, chapitre LII) : « Fais ce que Voudras » (chez Crowley : Do What Thou Wilt). Il s’agit d’une soumission du moi à une volonté supérieure, que l’on peut associer à la volonté divine. Pour Crowley, le but de la spiritualité est « La rencontre et la conversation avec le Saint Ange Gardien ». Ce Saint Ange Gardien représente cette volonté supérieure, le « Vrai vouloir ». Le but de la spiritualité est donc la rencontre du moi, la conscience humaine, avec le Soi, la Conscience Divine. Autrement dit, le but de la spiritualité, le but de la magie, le seul but, est cette rencontre, et cela correspond à la libération, l’éveil, ou réalisation du Soi. « Il n’y a pas d’autre but, tout autre est magie noire » (Crowley, Liber Aleph).
Le but de la magie, chez Crowley est donc l’union mystique au même titre que les mystiques chrétiens, bouddhistes, ou autres, à l’exclusion de tout utilitarisme.
Sexe, drogue, et bientôt rock and roll…
J’espère qu’il est clair que le but de la spiritualité crowleyenne, la « Magick », le but de la vie est l’union mystique (l’éveil). Alors que viennent faire la vie sexuelle et l’usage des drogues chez Crowley ?
Il est probable que la bisexualité exubérante et l’usage de drogues par Crowley soit simplement culturelles. Crowley n’est même pas excessif dans ces domaines qui sont partagés par la plupart des artistes de l’époque victorienne. Ce qui lui est particulier, c’est leur étude systématique. Crowley n’a pas seulement pratiqué, il a aussi étudié, observé, partagé ses recherches. Il a publié des journaux intimes précis et détaillés dans le but de servir à l’étude pour aider ses lecteurs dans leur quête, pour leur permettre d’éviter les écueils ou pour aider au sevrage. Il a aussi publié des textes poétiques ou des fictions décrivant ses observations également dans un but pédagogique. Je n’ai pas trouvé qu’il encourageait les étudiants à suivre son modèle mais qu’au contraire, il encourageait la sortie de la dépendance (« John St. John », journal parisien).
Parallèllement, il étudie avec méthode l’action de drogues sur les états de consciences et sera même une source d’inspiration importante pour les grandes figues des courants psychédéliques (chez Thimothy Leary par exemple) ou chamaniques (on peut penser qu’il est un précurseur d’auteurs comme Castaneda). De même façon, il se passionne pour l’utilisation de l’énergie sexuelle pour catalyser la conscience, toujours dans le but d’atteindre l’Union Mystique (voir « Energised enthousiasm », ou « l’énergie galvanisée » dans sa traduction française par Philippe Pissier).
Cette étude des effets (positifs ou négatifs) de l’usage de la sexualité et des drogues, avec la production mystique et artistique intense de Crowley (poésie, littérature, peinture…) inspirera la génération « Sexe, drogues, et Rock and roll » , chez Jimmy Page (Led Zeppelin) en particulier. Ce mouvement que l’on nomme occulture fera de Crowley une sorte de figure symbolisant la libération de cette génération d’une façon générale.
C’est ce reflet de Crowley par ses suiveurs, les meilleurs comme les pires qui feront sa réputation : Ainsi, Jimmy Page en fait un magicien qui l’aide à transformer les concerts en cérémonies magiques, Il aide Robert Anton Wilson ou Thimothy Leary à restructurer leur pensée et leur relation au monde et, en effet, des détraqués comme Kinsey utiliseront son image pour supporter leurs fantasmes pédocriminels. Mais faire porter à Crowley la responsabilité des déviances faites par des générations ultérieures est comme reprocher à Wagner d’avoir été adminré par Hitler, c’est comme reprocher à Jésus d’avoir été le maître à penser de Torquemada…
Crowley a indéniablement un côté surhomme fascinant qui est justifié par sa suractivité et ses facultés hors du commun, sa résistance et sa capacité de concentration (alpiniste, joueur d’échec professionnel, explorateur, artiste, enseignant, écrivain, et même… agent des services britanniques pendant la première guerre mondiale… Il est fascinant et repoussant (comment le suivre ?) à la fois. Il s’attaque aux pires dossiers, aux pires « péchés » de la société…
Le problème avec Crowley est qu’après lui, le monde ne peut plus être comme avant : après Crowley, le monde sait, il est responsable. Crowley nous oblige à prendre nos responsabilités.
C’est pour cela qu’il est détesté par l’élite qui vit de l’ignorance populaire…
Et c’est pour cela qu’on fait de lui la figure du mal.
Ce n’est pas la figure du mal, c’est seulement la figure qui dérange, la figure que l’on pointe du doigt, c’est le bouc émissaire…
Et c’est aussi, surtout, celui qui a su ramener l’humanisme dans la spiritualité libérée de l’occultisme élitiste. C’est un peu le grand-père du Nouvel Âge, l’âge de la liberté et de l’autonomie spirituelle…
La liberté et l’autonomie spirituelle…
Je souhaite à tous de Faire ce que Voudra…
Matthieu Frécon, Sarreyer, été 2025
Biographie sur Crowley, l’indispensable : « The Eye in the triangle » par Israël Regardie (Édition française : « L’œil dans le triangle » chez Camion noir).
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