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Le Cantique des cantiques et le peuple élu
Le Cantique des cantiques et le peuple élu
Suivi de Quel avenir pour la spiritualité ?
Le Cantique des cantiques et le peuple élu
Le Cantique des cantiques : C’est le texte universel de la Bible hébraïque s’il en est un, avec une nette tendance panthéiste, un chant d’amour et l’amour réunit et n’exclut pas.
Le peuple élu : L’expression est archi-courante et indique une particularité, une exception, une récompense peut-être ? En tous cas, une façon de se distinguer, avec un sentiment de supériorité.
En fait, dans le cadre de l’actualité depuis la guerre de Gaza, les étudiants de la kabbale sont un peu obligés de réfléchir à des questions qui ne faisaient pas débat autrefois ce qui n’est ni facile ni confortable.
J’ai récemment entendu un exposé de Julien Darmon qui est un savant reconnu du monde de la kabbale, dire, dans le contexte de la mystique juive, « le peuple juif est le Peuple Élu ». Bon, on lui pardonnera : l’exposé date de 2019 et cette expression ne semblait pas être l’énormité qu’elle apparaît être aujourd’hui (enfin, j’espère qu’elle est aujourd’hui choquante), de plus elle est ici sortie de son contexte et Julien ne l’aurait peut-être pas exprimé de cette façon dans une autre situation. Quoiqu’il en soit, pour moi, parler des juifs comme du Peuple Élu, c’est aussi énorme que de dire que les juifs ont un gros nez ou qu’ils sont impitoyablement avares. C’est du même ordre. C’est une énormité d’une extrême violence qui a des conséquences dramatiques et l’actualité le prouve.
En fait, pour le kabbaliste, qu’il soit juif ou pas, l’époque est compliquée. La plupart des concepts et des idées concernant le Judaïsme, la religion juive, le monothéisme, la foi, ou le concept de Dieu lui-même sont remises en question, ou ne peuvent plus être acceptées comme on le faisait au XX° siècle sans une sérieuse réflexion.
L’étudiant kabbaliste a apprit que la kabbale était la mystique juive, née en Provence au XII° siècle pour s’exporter en Espagne, puis en Palestine avec l’école de Luriah, le plus célèbre des kabbalistes, dont l’école a notamment développé le concept de l’Arbre de Vie universellement connu au XXI° tant il permet de faire des liens entre tous les systèmes philosophiques du monde. Aujourd’hui, l’Arbre de Vie de la kabbale est l’interface universelle de la spiritualité New-Âge : il permet de tout mettre en relation : les lames du tarot avec les hexagrammes du Yi King ou avec les plantes de l’herbier celtique &c… Il permet le globalisme spirituel. Luriah a également inventé des concepts invraisemblables sur la présence et le retrait de Dieu (Tsimtsoum) hors du monde et d’autres choses qui, à mon humble avis, témoignent plus d’une immense créativité que de sa réalisation spirituelle. L’important pour Luriah était de répondre aux questions des expulsés d’Espagne récemment arrivés en Palestine et qui cherchaient une raison d’être à leur nouvelle existence erratique… L’étudiant en kabbale du XX° siècle a surtout appris que le Judaïsme était la première religion monothéiste, la souche mère sur laquelle les autres religions du livre, Christianisme et Islam, se sont greffées.
Là encore, il faut remettre les pendules à l’heure. Le judaïsme au départ est un ensemble de cultes disparates qui ne prendront une forme plus ou moins unifiée que vers la fin du Moyen-Âge, et particulièrement à la Renaissance, avec l’école de Safed (Luriah encore). Quand à la question du monothéisme, il n’en n’est pas question ! la Torah admet explicitement l’existence d’autres Dieux que Yahvé ne veut juste pas voir sur son terrain. Le monothéisme est certes antérieur à Moïse avec des cultes solaires Perses ou Égyptiens, et avec El, le grand Dieu créateur de Canaan, mais le concept de monothéisme ne sera vraiment exprimé que plus tard par Jésus. De même, le concept de Foi est absent de la religion mosaïque, et reste optionnel encore aujourd’hui (oui, on peut aujourd’hui être un juif religieux sans croire en Dieu, je renvois ceux que cette question intéresse à la magistrale conférence de Henri Atlan à l’institut Élie Wiesel en 2014 disponible sur Youtube). La religion et le rituel ont leur propre sens et leur utilité sociale sans être une profession de foi.
Ok, mais pourquoi je parle de tout cela ?
Mais parce que
1. Le judaïsme au XX° siècle a été compris comme un genre de déclinaison du christianisme : les concepts devaient être plus ou moins les mêmes puisque le Nouveau Testament est supposé être le volume 2 de l’Ancien. Ce n’est en fait pas le cas et les concepts du judaïsme et de la kabbale doivent être maintenant révisés de fond en comble, dans les moindres détails (Dieu existe t-il ? Si oui, ils sont combien ? Il/ils est/sont où ? Dans le monde ou hors du monde ? Qu’est-ce que la Foi ? L’homme est-il une créature particulière ? Quel est le sens de la spiritualité ? Les histoires de la Torah appartiennent-elles au judaïsme ou ce sont des emprunts à d’autres cultures ? Le « peuple juif » existe-t’il en tant qu’entité religieuse ? ethnique ? linguistique ? &c…).
Que s’est-il passé pour que l’on commence à remettre en question tous ces concepts religieux et mystiques sur lesquels sont basés la kabbale et toute la mystique de la Bible ? Et bien il semble que si le XX° siècle reste un siècle très dogmatique, le XXI° siècle semble être celui de la remise en question, et c’est une caractéristique du New-Âge qui semble dans sa jeunesse actuelle déjà très prometteur. C’est aussi l’époque où l’archéologie et de la connaissance des civilisations anciennes et de leurs langues progresse et révèle une histoire que l’on avait largement révisée pour qu’elle corresponde aux valeurs politiques et sociales que l’on promouvaient à l’époque.
Au XX° siècle, on lisait la Bible comme on enseignait aux petits français « Nos ancêtres les Gaulois ». Baroukh HaChem (Grâce à Dieu), même l’Éducation Nationale, en France, ne le fait plus. Que reste-t’il alors aux kabbalistes ? Aujourd’hui, l’étudiant de la Torah et de la kabbale se trouve dans la même situation que l’archéologue qui est devant un tas de terre et de cailloux dont il sait qu’il recèle mille histoires et trésors qu’il faut reconstituer. Aujourd’hui, l’étudiant kabbaliste doit reprendre chaque pierre et chaque trace insignifiante pour à nouveau classer les éléments, analyser le site, et reconstruire patiemment l’édifice. Les connaissances et les avis du XX° siècle ne sont plus assez fiables, il faut tout refaire, tout, sans complaisance.
2. Le Cantique des cantiques, une brise d’air pur…
« Lui c’est moi, moi c’est lui » (Cant. II.16. joliment et librement traduit par Philippe Sollers dans Fleurs)
Mes amis connaissent ma relation religieuse et mon admiration sans bornes pour le plus beau chant d’amour de l’histoire humaine (pas de discussions là-dessus svp !). En réalité, c’est à la fois son caractère universel et son côté iconoclaste qui font maintenant l’importance de ce petit rouleau biblique.
En fait, cet article est né de la phrase « le peuple juif est le peuple élu » que Julien Darmon a prononcé lors d’un exposé sur le Cantique des cantiques en 2019. Le paradoxe m’a semblé énorme parce que le Cantique est le livre le plus universel et le plus iconoclaste de toute la Torah (la Bible hébraïque). Universel parce qu’il est une somme des traditions mystiques et amoureuses des cultures non-hébraïques de l’époque de l’Égypte à la Perse en passant par la Mésopotamie, même s’il est teinté de la culture locale qui situe l’intrigue amoureuse dans la région de Jérusalem. Universel aussi parce qu’il n’est pas Yahviste (il ne se réfère pas au culte de Yahvé, le Dieu des Hébreux et âme de la Bible hébraïque), mais possède un caractère nettement panthéiste. C’est un culte de la nature et de la vie naturelle. Ce dernier point peut toutefois être discuté si l’on considère que l’amour des deux acteurs du livre n’a pas pour but la reproduction de la vie et des humains mais semble être un amour sans autre but que l’amour. En effet, l’histoire ne se finit pas par « Ils se marièrent, et eurent beaucoup d’enfants » mais par « Va mon Bien-Aimé comme une gazelle dans les montagnes parfumées ! » (Je vous proposerai une traduction plus littérale dans une étude que je consacrerai entièrement au Cantique des cantiques).
L’association « peuple élu » et « Cantique des cantiques » provoque chez moi un bug mental. C’est une équation qui ne fonctionne pas. Il faut réécrire toute la logique mystique, tout refaire et inventer une nouvelle spiritualité Cantique…
Conclusion :
À l’ère Cantique, quel avenir pour la spiritualité ?
Pour un certain nombre de raisons qui sont parfois plus des hasards de l’histoire qu’autre chose la spiritualité disons biblique considère que l’homme doit progresser moralement et spirituellement pour retrouver sa dignité originelle et sa place dans le jardin d’Eden. Quelque part, la spiritualité, ou la discipline religieuse, servent à maintenir et à développer une pureté d’âme qui permettra à l’homme de gagner son paradis. L’homme doit progresser vers une perfection divine. Toute l’attention des religieux et des kabbalistes est tournée vers ce but. Mais en même temps, toute la théologie (le récit de la création de la Genèse, la révélation au Sinaï &c…) semblent devoir être re-contextualisé à la lumière de la recherche biblique récente, ce qui risque de bousculer cette idée de nécessité de progresser vers une perfection divine surnaturelle qui n’existait peut-être pas dans l’idée des auteurs de la Bible.
L’idée majeure de l’élection divine de l’homme dans un au-delà hors du monde semble être ébranlée autant par les spiritualités orientales qui mettent l’accent sur l’éveil ici & maintenant que par une lecture moderne des maîtres de la mystique chrétienne ou juive qui semblent avoir vécus ce type de réalisation « spirituelle » qui d’ailleurs s’apparente plus à l’éveil bouddhique ou taoïste qu’à l’accession dans les cieux. Je pense ici à Maître Eckart, à Saint François d’Assise, ou à Sainte Thérèse d’Avila parmi les plus connus. En réalité ce type de « spiritualité » qui consiste à vivre l’absolu dans cette vie présente en excluant toute promesse future est un paradigme totalement différent qui oblige à un abandon des buts de la spiritualité occidentale classique (la promesse de l’au-delà). Et pourtant, une relecture du concept de Yahvé (l’Éternel) et de l’expérience qu’en a fait Moïse au Sinaï entre autre exemple peut faire comprendre le lien, voir la similitude, entre cette présence vécue hors du temps par Moïse pendant la révélation au Sinaï et l’illumination de Bouddha sous son figuier. Dans ces conditions, on peut conclure que l’expérience de Moïse est universelle (pas besoin d’être élu, pas besoin de se distinguer, au contraire), et que la promesse dans l’au-delà est un leurre. La réalité reste ici, maintenant, Une.
Pas d’avenir pour la spiritualité. No futur pour l’éveil. L’éveil, c’est maintenant.
Résumé de cet article : étudiants kabbalistes, n’acceptez rien pour vrai, remettez tout en question. Tout.
Tout.
Inspirez-vous du maître de l’exégèse biblique, Rashi, qui commence son commentaire de la Genèse par : « Pourquoi ? »
Matthieu Frécon, Sarreyer, 19 Juillet 2026.